Continuo – octobre 2016

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Antonín Dvořák (1841 – 1904)

Le 5 juin 1891, Antonín Dvořák reçoit un télégramme au contenu suivant : Would you accept position director National Conservatory of Music New York October 1892. Also lead six concerts of your work (1). L’expéditeur de cette missive est une certaine Jeannette Thurber, épouse d’un riche commerçant américain et fondatrice (en 1885) du Conservatoire à New York. Comme à l’époque la musique jouée dans les salles de concerts aux Etats-Unis est européenne, Jeannette Thurber désire créer une musique nationale américaine. Elle cherche donc un musicien au prestige indiscutable qui a su, de surcroît, mettre en valeur la musique de son propre pays. D’autres compositeurs sont pris en considération : Brahms (trop âgé et peut-être pas enclin à venir), Tchaïkovski (pas le genre d’homme à diriger une telle institution) et Sibelius (trop jeune pour juger s’il deviendra le musicien national finlandais). En choisissant Dvořák, qu’elle sait profondément ancré dans la musique tchèque, Madame Thurber espère avoir trouvé l’homme pour réaliser ses aspirations. Dvořák naît le 8 septembre 1841 à Nelahozeves, un petit village de Bohême, à cette époque territoire des Habsbourg. La langue de l’administration est l’allemand, mais le réveil d’une conscience nationale inaugure une « reconquête progressive de l’espace linguistique, littéraire et culturel ». Le père d’Antonín tient une auberge-boucherie. Après avoir fréquenté l’école locale, Dvořák, tchécophone, est envoyé à l’âge de treize ans à Zlonice (petite ville qu’il immortalisera dans Les Cloches de Zlonice, sa Première Symphonie) pour apprendre avec le cantor du lieu la musique et l’allemand (2). Il poursuit ses études pendant une année avec le cantor de Česká Kamenice. En 1857, il intègre l’école d’orgue à Prague et, parallèlement, l’école secondaire allemande Maria Schnee. Encore en études, il joue comme altiste dans l’orchestre de l’Union Cécilienne.

Dvořák termine l’école d’orgue en 1859 et postule, sans succès, pour une place d’organiste. Devant lui s’ouvrent douze années difficiles. Il fait d’abord partie de la formation de Karel Komzák, qui se produit dans des restaurants et lors de concerts en plein air. En 1862, tout cet ensemble rejoint l’orchestre du Théâtre provisoire (3) dont Smetana prendra la direction quatre ans plus tard. Ces années « dans la fosse » permettent à Dvořák de découvrir un large répertoire lyrique et symphonique. En toute discrétion, il fait ses débuts en composition, explore diverses formes musicales.

Vu sa situation financière précaire, il donne des leçons de piano. Parmi ses élèves se trouvent les filles du riche joailler Čermák, Josephina et Anna, la cadette, qui deviendra sa femme plus tard. Sur le moment, il est cependant follement épris de l’aînée. Ses sentiments s’expriment dans les chants d’amour Les Cyprès.

En 1871, Dvořák quitte son poste d’altiste pour se consacrer exclusivement à la composition. En 1873, il connaît un premier succès, au niveau national, avec son hymne patriotique Les Héritiers de la Montagne Blanche. Le sujet – la perte de la souveraineté de la Bohême en 1620 – y a sans doute contribué (4). 1873 est aussi l’année de son mariage avec Anna Čermáková. Peu après, un fils naît. Le jeune ménage ne dispose que de maigres moyens qui proviennent d’un poste d’organiste que Dvořák a accepté et de ses leçons privées.

Deux ans plus tard, Dvořák demande pour la première fois une bourse auprès du Ministère de la Culture à Vienne. Cette bourse est attribuée à de jeunes artistes pauvres montrant un talent exceptionnel. Là où les candidats ne remplissent le plus souvent que les deux premières conditions, au dire du critique musical Hanslick, membre de la commission, Dvořák soumet des compositions qui retiennent l’attention des experts. On lui accorde un montant annuel de 400 guldens. La même bourse lui sera attribuée encore quatre fois. Dès la seconde requête, Brahms se trouve dans le jury. Il prendra le rôle de mentor du jeune compositeur (leur relation évoluera plus tard vers une amitié) et le met en contact avec l’éditeur Simrock à Berlin. A l’époque, trouver un éditeur de renommée est en effet primordial pour la diffusion de la musique, pour se faire un nom.

Suite à la mort d’un nouveau-né en 1875, Dvořák écrit un Stabat Mater pour piano dont il fera une version orchestrale lorsque deux ans plus tard deux autres de ses enfants décèderont. En 1875 également, il achève sa Cinquième Symphonie qu’il dédicace à Hans von Bülow. A la même époque, il fait la connaissance du jeune Janáček.

Les années 1878 à 1880 représentent la « période slave » de Dvořák. Il compose les Rapsodies slaves, à la demande de Simrock (qui est sur le point de publier les Duos moraves), et la première série des Danses slaves (5), pour piano à quatre mains qu’il orchestre encore la même année. A ce moment apparaissent des éléments folkloriques comme le furiant, la sousedská et la skočna (danses typiquement tchèques), ou encore la dumka (à l’origine des chants ukrainiens) (6). Il ne s’agit cependant jamais de reprises directes de mélodies mais d’œuvres originales sur des rythmes folkloriques. Les compositions de la « période slave » propulsent Dvořák sur la scène internationale, mais lui confèrent en même temps l’étiquette réductrice de compositeur « nationaliste ».

Dvořák est maintenant joué à Vienne, à Budapest et dans les grandes villes allemandes. Puis vient son succès en Angleterre. En 1883, il reçoit une invitation à Londres pour diriger la Société philharmonique.

Au printemps de l’année suivante, il dirige son Stabat Mater au Royal Albert Hall ainsi que sa Sixième Symphonie et d’autres compositions au Crystal Palace. Il reçoit des commandes, notamment pour le Festival de Birmingham, pour lequel il composera un Requiem qui sera créé en 1891 et qu’il dirigera lui-même. Les séjours en Angleterre du compositeur culmineront la même année par sa nomination au docteur honoris causa de l’Université de Cambridge (7).

Tchaïkovski, en visite à Prague en 1888 pour présenter son opéra Eugène Onéguine, invite Dvořák à diriger à Moscou et Saint- Pétersbourg. En 1889, il est promu dans l’ordre de la Couronne de fer autrichien et un an plus tard, l’année de son séjour en Russie, nommé docteur honoris causa de l’Université tchèque de Prague et élu à l’Académie des sciences et de l’art. En 1891, il accepte le poste de professeur au Conservatoire de Prague.

Arrive alors le télégramme de Jeannette Thurber. Dvořák hésite longtemps avant d’accepter la proposition. Il lui faudra quitter sa Bohême, sa nouvelle maison à la campagne, négocier un congé avec le conservatoire, laisser une partie de ses enfants en Europe. Mais le salaire est alléchant : un multiple de ce que Prague lui verse.

En septembre 1892 il s’embarque pour New York, avec sa femme, deux de leurs enfants et son élève Josef Jan Kovařík, un tchèque américain. Celui-ci assumera la fonction de secrétaire pendant tout le séjour aux Etats-Unis de son maître.

Dvořák intègre aussitôt son poste au conservatoire et commence à s’intéresser aux musiques des Noirs et des Indiens. En mai 1893 déjà, il achève la Neuvième Symphonie dite Symphonie du Nouveau Monde. Il passera son premier été aux Etats-Unis avec toute sa famille à Spillville, une colonie tchèque de l’Iowa (8), où il composera le Quatuor à cordes dit « Quatuor américain » et un Quintette à cordes inspiré de rythmes amérindiens. Dans ces compositions, Dvořák capte, d’après ses propres mots, l’« esprit » de la musique américaine existante, de provenances diverses.

Au retour de ses vacances, il fait halte à Chicago, pour diriger sa musique à l’occasion de la « journée tchèque » de l’Exposition universelle. A New York, il résume son activité au conservatoire et voit la première triomphale de sa Symphonie du Nouveau Monde, donnée le 16 décembre 1893 au Carnegie Hall par la Société philharmonique sous la direction d’Anton Seidl. Parmi les œuvres de l’année suivante figurent les premiers Chants bibliques (9) qui reflètent une période plus sombre de son séjour américain. Vu la situation financière difficile de son mari, Madame Thurber a du mal à lui verser ses gages. Dvořák décide de laisser ses soucis financiers derrière lui et de passer l’été 1894 en Bohême. En automne, il retourne au conservatoire de New York avec un nouveau contrat de deux ans, mais le cœur n’y est plus. Après avoir terminé son célèbre Concerto pour violoncelle (10), Dvořák quitte New York en avril 1895, avant la fin des cours. En août, par une lettre adressée à Madame Thurber, il met définitivement fin à la période « Amérique ».

Le bonheur d’être de retour dans sa patrie se reflète dans deux quatuors à cordes (11), chefs- d’œuvre qui vont cependant clore une époque de l’activité créatrice de Dvořák. Jusqu’à la fin de sa vie il n’écrira plus de musique « pure », mais se tournera vers des poèmes symphoniques (il en composera cinq), puis il se consacrera entièrement à la composition d’opéras.

Dans le domaine de l’opéra Dvořák est cependant tout sauf un nouveau venu. Entre 1870 et 1887 il en avait composé sept dont aucun n’avait vraiment conquis les scènes internationales. Entre 1899 et 1904, trois nouveaux vont être créés à Prague : Le Diable et Catherine (œuvre bien accueillie à l’époque), Rusalka (porté en triomphe au Théâtre National mais peinant ensuite à trouver sa place dans les programmes ailleurs) (12) et Armida (placé dès les répétitions sous une mauvaise étoile et n’ayant connu qu’un succès d’estime).

A la représentation d’Armida, le 25 mars 1904, Dvořák quitte la salle prématurément. Il se sent mal et se plaint de douleurs. Pendant le mois qui suit, son état de santé est chancelant. Le 1er mai 1904 s’arrête une vie sans chapitres obscurs ni scandales, celle d’un compositeur de plus de deux cents œuvres, d’un homme profondément enraciné dans son pays, auquel on connaît toutefois une passion curieuse : les locomotives (13).


Notes

  1. Accepteriez-vous position de Directeur Conservatoire National de Musique New York octobre 1892. Aussi diriger six concerts de vos oeuvres.
  2. L’apprentissage de boucher, mentionné dans quelques biographies, a été dévoilé comme une légende construite après coup. Le nom de Dvořák ne figure pas dans le registre des apprentis bouchers et le certificat de fin d’apprentissage, souvent reproduit, s’est avéré un faux. (Dröge, 1997).
  3. Le Théâtre provisoire est remplacé par le Théâtre National en juin 1881. Il brûlera deux mois plus tard mais sera réouvert en 1883.
  4. L’espoir des Tchèques de parvenir à l’autonomie s’effondre en 1871.
  5. Une seconde série verra le jour en 1886.
  6. Le Dumky-Trio sera composé en 1890.
  7. Sur invitation de la Société philharmonique, il retournera une dernière fois diriger en Angleterre en 1896.
  8. Le père de son secrétaire vivait à Spillville.
  9. Les suivants seront composés en 1895.
  10. Le Concerto pour violoncelle en si mineur
  11. Le 13e et le 14e
  12. La première représentation de l’opéra à Vienne a dû attendre 1910. En Suisse, il sera donné pour la première fois en
  13. Dvořák fréquentait assidument les gares. Cette passion remonte à l’ouverture de la ligne de chemin de fer Vienne-Prague-Dresde qui passait par Nelahozeves.
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