Continuo mars 2018

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LA DAME AU BONNET BLANC

Nannette Streicher, née Stein (1769-1833)

 

Le portrait de cette dame fait immédiatement penser à la züchtige Hausfrau, la « femme sage », qui « gouverne avec prudence le cercle de famille » et « augmente par son esprit d’ordre le bien-être du ménage »1. Mais les apparences trompent : la dame au bonnet blanc construisait des pianos !

Anna Maria, nommée Nannette, naît le 2 janvier 1769 à Augsbourg. Elle est la sixième des 15 enfants (dont sept seulement atteindront l’âge adulte) du facteur d’orgue et de piano Johann Andreas Stein, un des plus ingénieux de son métier dans la deuxième moitié du 18e siècle, et de sa femme Maria Regina.

Johann Andreas Stein s’aperçoit rapidement du talent musical de Nannette, sa fille préférée, et lui donne des leçons de piano2. Très tôt, elle va se produire en public, volontiers présentée par son père comme enfant prodige.

En été 1777, la petite Nannette accompagne son père à Vienne où il présente sa nouvelle invention, le piano vis-à-vis3. Lors d’un détour à Salzburg, elle rencontre pour la première fois Mozart. Lorsque celui-ci se rend la même année à Augsbourg, pour essayer chez Stein un pianoforte4, il a l’occasion d’entendre Nannette jouer. Il ne manque pas de se moquer du style extravagant de la petite fille : « elle grimace, elle gesticule », bref : « une petite fille qui  singe les grands ».  Mais il  lui reconnaît tout de même du  talent : « elle  peut devenir quelque chose, elle a du génie ». Nanette, qui continuera à se produire en public, n’embrassera toutefois pas une carrière de pianiste. Elle contribuera d’une autre façon au développement de la musique.

En même temps que les prédispositions musicales de sa fille, Johann Andreas Stein détecte ses talents manuels pour la con

struction de pianos et lui confie des tâches adaptées à ses petites mains adroites. Elle apprend à construire certaines pièces, à installer le clavier, à accorder et équilibrer les instruments, à y apporter les dernières finitions. Avec le temps, la perfection tech-nique et la plénitude sonore de tous les instruments qui quittent l’atelier sont soumises à son contrôle. Elle joue chaque instrument pour lui « insuffler une âme ». Son père ne peut plus se dispenser de son aide précieuse et envisage qu’elle puisse le remplacer un jour.

A la mort de son père en 1792, Nannette, âgée de 23 ans, reprend effectivement l’entreprise paternelle avec son frère Matthäus Andreas5, sous le nom de « Frère et Sœur Stein »6. En 1792 également fait la connaissance de Johann Andreas Streicher, pianiste,  compositeur et ami proche de Schiller, qu’elle épousera en 1794. Cette même année elle transfère l’entreprise à Vienne, non sans avoir préparé le terrain.

En effet, le 10 septembre 1793, Nannette et son frère Matthäus s’étaient rendus à Vienne pour obtenir de l’empereur7 une concession pour la fabrication de pianos. Dans une lettre à celui qui allait devenir son époux, elle décrit l’audience. Le nom de Stein n’est pas inconnu à l’empereur et il accueille favorablement leur intention de s’établir à Vienne, précisant que la ville « compte bien de bons facteurs d’instruments mais pas de célèbres »8. Il signe immédiatement la concession.

 

Le transfert d’Augsbourg – qui vit ses dernières années de ville impériale libre9 – à Vienne – capitale de la musique européenne et haut lieu de la construction de pianos – témoigne de clairvoyance et de courage. Non seulement présente-t-il un risque financier (la concurrence est vive ; on compte plus d’une centaine de facteurs de piano dans la ville), mais il exige une adaptation à un tout autre milieu culturel10.

Nonobstant, en  juillet 1794, les  biens  du  ménage  et  tout l’équipement de l’atelier, bois inclus,  sont chargés sur un radeau pour suivre  le Lech puis le Danube jusqu’à Vienne. La nouvelle manufacture parvient à s’affirmer rapidement. Déjà en 1795, les pianos de « Frère et Sœur Stein d’Augsbourg à Vienne » bénéficient d’une excellente réputation.

Entre l’automne 1794 et l’automne 1801 quatre enfants naissent au couple Streicher, dont deux meurent jeunes.

1802 est une année pleine de changements : les Streicher deviennent bourgeois de Vienne ; la manufacture déménage dans sa propre maison, un bâtiment appelé Alter Streicherhof, après avoir été installée successivement à deux adresses dans le même quartier11; frère et sœur mettent fin à leur partenariat12. Dorénavant, Nannette dirigera seule l’entreprise (décision courageuse dans un monde professionnel exclusivement masculin) sous le nom « Nannette Streicher, née Stein ». L’adjonction Stein est bien sûr maintenue ; elle vaut de l’or pour la renommée.

Avec l’aide de son mari, qui s’occupe des relations commerciales et de la vente des instruments et, dès 1823, avec son fils Johann Baptist comme partenaire13, elle fait de son entreprise une des plus importantes manufactures de pianofortes de Vienne.

Entre 1805 et 1812, la production s’élève à environ 40 instruments par an ; elle augmente continuellement pour atteindre 80 unités entre 1823 et 1832. Les pianos qui sortent de l’atelier sont considérés comme les plus accomplis de l’époque, inégalés dans la douceur et la pureté du son. Celui qui apprécie la « nourriture pour l’âme », la trouve chez Streicher14.

Encore à Augsbourg, Nannette avait fait la connaissance de nombreux musiciens qui visitaient l’atelier de son père, notamment celle de Beethoven qui s’était arrêté chez Stein lors de son premier voyage à Vienne en 1787. A Vienne, elle entretient des contacts avec les grands de la musique. Son amitié avec Beethoven est documentée dans un important échange épistolaire. Nannette offre une aide précieuse (et appréciée) au compositeur, sans laquelle il aurait été entravé dans son travail. Elle s’occupe en partie de l’intendance de son ménage souvent chaotique. Cela va de la recherche d’appartement au choix du linge de maison, en passant par la gestion du personnel et l’éducation de Karl, neveu de Beethoven15.  Dans  les lettres adressées au couple Streicher, la séparation des rôles apparaît nettement: avec Andreas il discute instruments, avec Nannette, il aborde le quotidien. De la position unique de cette femme dans l’histoire de la musique il ne fait guère état.

 

A Vienne, Nannette Streicher n’est pas seulement une grande parmi les grands facteurs de piano, elle et son mari jouent aussi un rôle primordial dans la vie musicale de la ville. Ils organisent des concerts hebdomadaires, d’abord dans leur appartement, puis, dans leur salon de musique, une adjonction au Streicherhof. Cette salle, décorée de bustes de plusieurs musiciens, sera inaugurée le 16 avril 1812 avec un concert sous le patronat de la Société des Dames nobles pour encourager le bon et l’utile. La noblesse viennoise est présente et, bien sûr, Beethoven. Ce concert inaugural marque le début de l’institutionnalisation des concerts à Vienne et mènera à la création de la Société des amis de la musique (Gesellschaft der Musikfreunde in Wien ou Musikverein Wien).

 

Depuis l’entrée de Johann Baptist Streicher dans l’entreprise qui porte maintenant le nom « Nannette Streicher & Sohn », Nannette et son mari se retirent partiellement des affaires. Nannette se consacre à la traduction, du français en allemand, du texte « Anatomie et physiologie du système nerveux en général, et du cerveau en particulier » de Franz Joseph Gall, père fondateur de la phrénologie, son ami et ancien voisin. Elle ne la terminera pas.

Nannette Streicher meurt le 16 janvier 1833, âgée de 64 ans, son mari la suivra quelques mois plus tard. Le couple sera d’abord inhumé au cimetière Saint Marx, puis, en 1891, il sera transféré dans la tombe d’honneur de leur fils au cimetière central de Vienne.

Coda : immédiatement après la mort de sa mère, la manufacture passa aux mains de Johann Baptist, un constructeur très ouvert aux innovations. Il la déménagea en 1837 dans un nouveau bâtiment, le Neuer Streicherhof16. Sous le titre de « facteur de pianoforte de la cour impériale et royale»17, reçu deux ans plus tard,  il en assurera la direction jusqu’à sa mort en 1871. Emil, son fils cadet, fut le dernier de la lignée de constructeurs de piano Stein-Streicher. Il liquida l’entreprise en 1896.

 

 

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