Une maison d’édition de musique en trois générations

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No. 67, avril 2019

De Bonn à Berlin – de Beethoven à Brahms

Simrock

Une maison d’édition de musique en trois générations

Nikolaus Simrock, vers 1820

Du fondateur de la maison, Nikolaus Simrock (1751-1832), il n’existe qu’un seul portrait le présentant à un âge respectable, coiffé d’un curieux bonnet blanc. Un tel bonnet était au début du 19e siècle porté en privé par des gens qui étaient professionnellement contraints de se montrer en perruque et dont le cuir chevelu était devenu délicat. Comme Nikolaus Simrock était pendant une vingtaine d’années membre d’un orchestre de cour, la perruque l’avait accompagné fidèlement.

Simrock, le futur éditeur, joue du cor. Tout jeune homme, il entre dans une fanfare militaire en France où il restera neuf ans. En 1775, il est engagé comme deuxième corniste à l’orchestre du prince électeur de Cologne à Bonn. Quelque dix ans plus tard, on le charge de procurer de la musique écrite à l’orchestre.

Vu la rareté de matériel pour grands ensembles à cette époque, il ouvre son propre atelier de copistes, puis un magasin où il vend des partitions pour certains éditeurs déjà établis. Il y proposera également des instruments et accessoires de musique, de la papeterie et même du vin.

En 1793, Simrock décide de passer à la gravure. Ce pas s’avère judicieux, car il perdra bientôt son revenu de musicien. En effet, en 1794, le prince électeur s’enfuit devant l’entrée des troupes révolutionnaires françaises. La principauté est dissoute et avec elle prend fin l’orchestre.

Se lancer dans l’édition musicale est une entreprise risquée en ces temps politiquement et économiquement incertains. Le rattachement de Bonn au département Rhin-et-Moselle, en 1797, va toutefois offrir de nouvelles possibilités. Les affaires de Simrock fleuriront rapidement. En 1803
déjà, il peut acquérir une propriété qui restera la maison mère de l’édition jusqu’à son transfert à Berlin quelque 70 ans plus tard. Il profite de son réseau de commissionnaire pour diffuser ses propres produits. A Paris, il est représenté par son frère Heinrich (qui fera découvrir Beethoven au public français); un de ses fils est envoyé en Russie, un autre ouvrira une
succursale à Cologne.

A la fin du 18e siècle, l’édition musicale à grande échelle entre dans un nouveau domaine, juridiquement encore mal défini, offrant peu de protection pour le compositeur comme pour l’éditeur. Un certain degré de
confiance entre les deux partenaires est donc nécessaire. Le compositeur vend son oeuvre pour une somme unique à l’éditeur qui en devient propriétaire et qui décide notamment du tirage et des transcriptions à réaliser. L’éditeur ne peut cependant pas se défendre contre les réimpressions « pirates », partout largement pratiquées. Ces réimpressions
peuvent être vendues à meilleur prix, étant donné que les frais d’auteur n’interviennent plus dans le coût. Par conséquent, le compositeur a intérêt à forcer le prix au départ et l’éditeur à le maintenir bas. Pour le compositeur, le reprint a encore un autre inconvénient : il perd tout contrôle sur son oeuvre.

Bonn est à cette date encore une petite ville où tout le monde connaît tout le monde, en tout cas dans le milieu de la musique. Entre Simrock et les Beethoven il existe un contact étroit de par l’orchestre du prince : le père de Ludwig van Beethoven y est « tenoriste », le jeune Ludwig entre dans l’ensemble comme organiste adjoint.

Beethoven, vers 1820


En 1792, Beethoven part pour Vienne pour étudier avec Haydn (ou, comme le formule le comte de Waldstein, « recevoir l’esprit de Mozart des mains de Haydn ». Il publiera par la suite ses œuvres chez plusieurs éditeurs. Avec Simrock, ses relations professionnelles gardent une touche personnelle, reflétant son attachement à sa ville natale.

La Sonate à Kreutzer, éditée par Simrock

Elles débutent pourtant assez mal. Beethoven apprend que ses variations pour piano sur une ariette, encore composées à Bonn, ont été gravées par Simrock sans son accord. Il s’insurge, mais fait quand même parvenir à l’éditeur un manuscrit amélioré et le félicite ensuite pour la facture « belle, claire et lisible ». En 1804, c’est le retard de l’édition de la Sonate à Kreutzer (à l’origine composée pour le violoniste Bridgetower) qui pousse Beethoven à manifester son mécontentement : « (…) où est fourré votre diable – ou quel est donc ce diable qui est assis sur ma sonate et avec lequel vous ne
vous entendez pas ? » En effet, pour une raison obscure Simrock, d’habitude très rapide, n’avait pas encore commencé à graver l’oeuvre huit mois après sa réception.

Bien plus tard, un différend au sujet des honoraires opposera les deux protagonistes. Beethoven promet à Simrock une grande messe (la future Missa solemnis), en réalité encore loin d’être terminée ! L’éditeur lui offre 100 louis d’or au lieu des 125 demandés. Le compositeur accepte mais se sent lésé. Il propose sa messe à d’autres éditeurs afin d’avoir un moyen de pression sur Simrock lorsqu’il revient sur la question d’argent. Dans un dernier appel, de septembre 1822, il écrit : « J’espère, mon cher Simrock, que je tiens d’ailleurs pour le plus riche de tous ces éditeurs, que vous ne laisserez pas votre vieil ami aller ailleurs, et ceci pour quelques florins. » Mais c’est exactement ce que Simrock fait. Il interrompt les négociations, et la correspondance entre les deux hommes s’arrête quelques mois plus tard. Et il reste rancunier. Lorsque Beethoven meurt à Vienne le 26 mars 1827, Nannette Streicher, la factrice de pianos et amie proche du compositeur, en informe Simrock sans délai. Celui-ci ne réagit d’aucune façon et la population de Bonn ne sera informée de la disparition de son célèbre ressortissant que deux semaines plus tard.

Simrock a édité nombre de grands de l’époque, notamment Mozart et Haydn, mais la première phase de la maison d’édition est marquée par Beethoven. A côté de nombreuses réimpressions, treize éditions originales sont sorties de ses presses.

Après la mort de Nikolaus Simrock, la maison est dirigée par son second fils, Peter Joseph (1792-1868), qui en poursuit le développement. Très rapidement, le nouveau patron parvient à établir une relation privilégiée avec Felix Mendelssohn Bartholdy qu’il avait déjà rencontré. Mendelssohn
lui propose d’emblée les Romances sans paroles (Lieder ohne Worte) pour pianoforte. Elles connaissent un tel succès que l’éditeur décide spontanément de lui verser un honoraire supplémentaire, initiative tout à fait inhabituelle dans le milieu de l’édition musicale. Mendelssohn
le remercie: « C’est la première fois qu’un éditeur se montre satisfait de mes compositions, ce qui m’aurait en tant que tel déjà fortement réjoui ; je suis d’autant plus touché par l’admirable manière avec laquelle vous avez manifesté votre satisfaction et pour laquelle je vous resterai attaché pour
toujours ».


Simrock édite aussi Schumann. Leur bon contact initial sera rapidement terni par une série de désaccords liés d’abord à la présentation : changement de format qui nécessite une nouvelle gravure ; mise en forme imposée ; etc. Cela va même plus loin. Lorsque l’éditeur refuse de graver une oeuvre par crainte d’une faible possibilité de vente, Schumann le
menace de recourir à une action légale. Simrock s’incline.


Après avoir reçu une éducation dans un internat en Suisse romande, suivie d’une formation commerciale à Lübeck et juridique à l’université de Bonn, Fritz Simrock travaille d’abord avec son père. Quand un désaccord sépare les deux hommes10, le fils s’établit en 1864 à Berlin où il rejoint le commerce de musique Timm & Cie.

Il parvient à racheter cette maison et la renomme Simrocksche Musikalienhandlung. En 1868, année du décès de son père, Fritz Simrock reprend la maison mère qu’il transfère peu après dans la capitale. Il
procède ensuite à la restructuration de son entreprise. Il donne la gravure et l’impression en sous-traitance, puis se sépare de son assortiment de partitions pour se concentrer essentiellement sur l’édition.

L’activité de la maison N. Simrock Musikverlag s’étendra bientôt à tout le continent. La renommée de la maison, qui publiera au fil des années Dvorak (sous contrat pendant 12 ans), Bruch et bien d’autres, repose avant tout sur les créations de Brahms, à commencer par le succès fulgurant des Danses hongroises. Au total, 87 des éditions originales publiées du vivant du compositeur portent le nom de la maison Simrock. Les bonnes relations professionnelles entre Brahms et son éditeur s’accompagnent d’une solide amitié, inégalée dans l’histoire de la musique, avec de fréquents contacts personnels et une correspondance soutenue.

La maison d’édition ne s’éteint pas avec Fritz Simrock. Elle sera dirigée jusqu’en 1910 par son neveu Hans qui établira une succursale à Leipzig, haut lieu de l’édition musicale, et des agences à Londres, Paris et New York. Après un intérim de plusieurs années, assuré par un administrateur,
un petit-fils de Fritz Simrock reprend les rênes. En 1929, la maison est vendue à l’éditeur Benjamin à Leipzig (le nom Simrock reste), puis acquise en 2002 par Boosey & Hawkes à Londres, qui fonde la série Simrock Original Edition.

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