Continuo – mars 2017

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Des madrigaux et des motets

Carlo Gesualdo (1566 – 1613)

La musique contre la violence !

Ce credo cache la face obscure de la musique. Elle a de tout temps été utilisée à des fins violentes, pour inciter à combattre, à torturer, à humilier… Côté classique aussi, il existe un personnage énigmatique qui égratigne cette idée romantique de l’effet apaisant de la musique : Don Carlo Gesualdo, prince, compositeur brillant et … meurtrier.

Carlo Gesualdo, descendant d’une illustre lignée1, est né à Venosa le 8 mars 1566. Il est le deuxième fils de Fabrizio II et de Gironima Borromeo, soeur du cardinal Charles Borromeo (futur saint) et nièce du Pape Pie IV. Il occupe une position tout à fait particulière au sein de cette lignée : sa naissance coïncide avec le moment le plus glorieux de l’histoire de la famille Gesualdo, et sa mort en marquera la fin.

Son père emploie dans son somptueux palais napolitain (la noblesse campagnarde réside en partie à Naples) des musiciens de renom, compositeurs, instrumentalistes et chanteurs. Parmi eux se trouve Giovanni de Macque2, selon toute vraisemblance professeur de Carlo, dont le goût et le talent pour la musique se manifestent très tôt. Il joue du luth et d’autres instruments et compose. Par tradition familiale, ce second fils est promis à la carrière ecclésiastique3, mais le destin en décidera autrement.

En 1584, le frère de Carlo, Luigi, meurt suite à une chute de cheval. Il n’est pas marié et ne laisse pas de descendance. Carlo devient alors brusquement le futur héritier des titres et des possessions. Pour assurer la survie de la lignée, il faut rapidement le marier. Le choix de la famille se porte sur Maria d’Avalos, sa cousine germaine, âgée de vingt-quatre ans. Elle est veuve et mère de deux enfants, ce qui est considéré comme un gage de sa fertilité. Une union entre parents si proches nécessite cependant l’accord du pape. Celui-ci obtenu, le mariage est célébré le 28 avril 1586 dans l’église San Domenico Maggiore à Naples. En 1588, Maria met au monde un héritier, Emanuele.

Ce qui suit changera radicalement la vie de Carlo Gesualdo. La belle Maria entretient une liaison – devenue notoire – avec Fabrizio Carafa, duc d’Andria, issu de la haute aristocratie napolitaine, bel homme, marié et père de quatre enfants. Gesualdo ignorera pendant longtemps les rumeurs de cette infidélité. Dans la nuit du 17 octobre 1590 cependant, il s’arrange pour surprendre les amants en flagrant délit. Avec l’aide de trois serviteurs, il assassine sa femme et le duc. Les témoignages décrivent un crime particulièrement violent (gorge coupée, blessures multiples par épée, par arme à feu). Gesualdo serait même retourné dans la chambre pour s’assurer que les deux étaient bien morts et pour infliger encore quelques mutilations au corps de la défunte.

L’assassin se retire ensuite rapidement dans son château à Gesualdo, petite localité dans les collines à moins de cent kilomètres à l’est de Naples où il fait construire un couvent et une chapelle. Vu sa position, il craint davantage la vengeance de la famille du duc assassiné que la justice. Son cas sera en effet classé, puisque le vice-roi espagnol4 reconnaît le crime comme « juste cause ». (Tuer sa femme pour adultère n’est pas un acte exceptionnel chez les nobles italiens de l’époque.)

Il faudra attendre le printemps 1592 pour que Gesualdo réapparaisse à Naples, appelé par ses affaires. Son père étant décédé entre-temps, il est

devenu seigneur de Gesualdo, comte de Conza, prince de Venosa et a en même temps hérité des obligations liées à la gestion d’un des plus riches domaines de l’Italie du Sud.

Quatre ans après le meurtre, Gesualdo se remarie. Il épouse Leonora d’Este, qui appartient à une des plus anciennes dynasties de la Péninsule. Ce mariage lui permet de fréquenter la chapelle musicale d’Alfonso II d’Este, duc de Ferrare, une des chapelles les plus prestigieuses et un haut lieu de l’avant-garde musicale italienne. Il y rencontre les grands artistes de l’époque, poètes, peintres et musiciens (Alfonso II emploie notamment un trio de chanteuses célèbre dans toute l’Italie, le Concerto delle dame di Ferrare).

Après les noces, Gesualdo repart pour ses terres, mais revient rapidement à Ferrare et à sa cour brillante. Il y arrive en décembre 1594, juste avant la naissance d’un fils, prénommé Alfonsino en hommage au duc. Le deuxième mariage du prince ne semble pas avoir été plus heureux que le premier. Il mène une vie de libertin et se montre cruel et violent envers sa femme. Au printemps 1596,  il quitte définitivement Ferrare – seul – après avoir qualifié la cité des Este de « nid de vipères»5.  A Gesualdo, il crée (ou recrée dans la tradition de son père) un environnement musical vibrant qui attire des musiciens illustres6.

En automne 1597, après la mort d’Alfonso II, le duché de Ferrare est rattaché aux Etats pontificaux7. La famille d’Este s’installe à Modène. Gesualdo, qui avait déjà réclamé avec insistance que Leonora et son fils le rejoignent, mentionne dans une lettre leur arrivée au château au début de septembre.

En 1600, le petit Alfonsino meurt. Leonora se sent de plus en plus abandonnée en territoire hostile, « plein de sorcellerie et de maladies ». En effet, en 1603, une certaine Aurelia d’Errico, ancienne maîtresse de Carlo, est accusée d’avoir pratiqué des rites de sorcellerie sur la personne du prince8, avec le concours d’une présumée sorcière. Les deux femmes confessent sous la torture. Elles ne sont cependant pas pendues mais emprisonnées au château, ce qui n’est pas fait pour arranger les relations entre les époux. L’atmosphère macabre à la casa Gesualdo, les infidélités constantes du prince, le mauvais traitement qu’il inflige à Leonora et la peur de celle-ci d’être empoisonnée incitent ses frères, Cesare et Alessandro d’Este, à envisager une séparation. Carlo s’y oppose, et Leonora se résigne. Après deux séjours prolongés à Modène (1607-1608 et 1609-1610) elle retourne à Gesualdo et ne quittera définitivement le domaine qu’un an après la mort de son mari.

Les quinze dernières années de la vie de Carlo Gesualdo se passent dans la souffrance. Il est affligé de multiples maux physiques et psychiques. Il est possédé par des « démons », qui ne le laissent pas en paix à moins que de jeunes gens, employés spécifiquement pour cette tâche, ne le flagellent. Pratique sadomasochiste ou manifestation d’exorcisme ? Cette période de sa vie est en tout cas marquée par une profonde religiosité, qui s’exprime par différents actes : il publie ses recueils de musique sacrée, les Sacrae cantiones et plus tard les Responsoria ; il commande un grand retable – Il perdono – pour l’église Santa Maria delle Grazie à Gesualdo, où il se fait représenter agenouillé à côté de son oncle, le cardinal Borromeo, qui le présente à des saints pour qu’ils intercèdent en faveur du salut de son âme ; il demande un portrait du saint Charles Borromeo et « quelques reliques », dans le but d’ériger une chapelle.

En 1610, dix ans après la mort d’Alfonsino, Gesualdo perd son petit-fils et en 1613 son fils Emanuele. Il ne survivra au décès de son ainé que de quelques jours. L’espoir de la continuité d’une lignée mâle était brisé. Carlo Gesualdo est un des compositeurs les plus originaux de la Renaissance tardive. Son œuvre, relativement peu abondante, est presque entièrement consacrée à la voix traitée en polyphonie contrapuntique. Elle se divise en deux catégories : les madrigaux et les motets, deux genres qui furent les terrains d’expérimentation privilégiés des compositeurs de l’époque. L’ensemble de sa production profane comprend six livres de madrigaux (125 compositions) à cinq voix, édités entre 1594 et 16119 ; la production sacrée se compose de deux livres de motets (38 compositions), à cinq et à six ou sept voix, édités en 1603. A cela s’ajoutent les Responsoria (27 répons à six voix), un cycle composé pour les Offices des Ténèbres qui se déroulent les jeudi, vendredi et samedi saints, édité en 1611.

Quatre des six livres de madrigaux de Gesualdo furent publiés durant son séjour à Ferrare par Baldini, imprimeur de la cour. Les deux premiers10, où le compositeur se sert amplement de la poésie de Tasso (son ami de jeunesse), montrent sa parfaite maîtrise du style madrigalesque. Il leur manque cependant les audaces qui caractériseront ses compositions plus tardives : « avalanches » de croches et double croches, changements fulgurants de tonalité, chromatismes débridés et fortes dissonances.

Les livres V et VI ont été considérés comme autobiographiques, expressions de culpabilité et de pénitence. Les textes, pour la plupart anonymes (écrits par Gesualdo lui-même ou selon ses instructions ?), traitent en effet souvent de douleur, tourments et peines. Gesualdo pourrait avoir été, selon Alex Ross, « le premier compositeur dans l’histoire à écrire une sorte de journal musical ».

Gesualdo affirmait que les livres V et VI des madrigaux étaient terminés en 1596 (quand il résidait encore à Ferrare). Réservés à un cercle restreint de connaisseurs (musica reservata), ils ne sont pas publiés à ce moment-là. Cependant, des copies peu soignées de certaines compositions circulent. Lorsqu’ils ils sont enfin imprimés, en 1611, Gesualdo apporte une attention particulière à leur confection. Il installe l’éditeur napolitain Carlino11 au château même, ce qui lui permet de contrôler de près la qualité à toutes les étapes de la réalisation. Comme pour tous les livres précédents (et plus généralement pour tous les imprimés de musique profane issus de la noblesse), le nom de l’auteur n’apparaît pas. Leur origine est toutefois dévoilée par la présence des armoiries de la famille Gesualdo.

L’affaire Gesualdo a naturellement défrayé les chroniques de l’époque, au point de confondre faits et fiction. Au 17e siècle, on note de l’intérêt pour ses madrigaux de la part de Schütz et Milton, de Scarlatti encore au début du 18e. Mais il faut attendre le 20e siècle pour que Gesualdo soit redécouvert. Une première monographie par Philip Heseltine et Cecil Gray paraît en 192612, puis presque cinquante ans plus tard celle de Glenn Watkins13, le plus grand spécialiste de Gesualdo. Des compositeurs, parmi lesquels Stravinsky (Momentum pro Gesualdo, 1960), Schnittke, Hummel et Dalbavie14 (opéras, 1993, 1998 et 2010) se sont inspirés de sa musique et de sa vie. Le personnage ambigu du principe a aussi attiré les romanciers (Anatole France, 1895, Schifano, 1968, Passuth, 1984, Wesley, 2010), et même le cinéma s’en est emparé : en 1996, Herzog a réalisé une « fiction documentaire » Tod für fünf Stimmen – der Komponist Carlo Gesualdo di Venosa.

La question qui persiste, dit Ross, est de savoir si c’est la vie de Gesualdo ou son œuvre qui perpétue cet attrait. S’il n’avait pas commis de tels actes choquants, l’intérêt pour sa musique serait peut-être moins grand. S’il n’avait pas écrit une telle musique choquante, ses actes n’auraient peut-être pas eu le même retentissement. C’est la connexion entre grand art et crime qui intrigue.

 


Notes

  1. Les origines de la famille – elle se réclame de Roger de Normandie, duc des Pouilles et de Calabre – ont été inscrites dans la cour du château à Gesualdo, fief des Gesualdo depuis le XIIe siècle. Le titre de comte de Conza leur fut octroyé en 1452 ; le grand-père de Carlo devient prince de Venosa en 1561.
  2. Giovanni ou Jean de Macques (ca. 1550-1614) est entré comme musicien au service des Gesualdo vers 1585.
  3. Il fut envoyé à Rome à cette fin.
  4. Le royaume de Naples se trouve depuis 1504 sous la domination espagnole.
  5. A la cour régnait apparemment une certaine hostilité à son égard.
  6. On y trouve des noms comme Muzio Effrem et Pomponio Nenna. Francesco Rasi, chanteur florentin, aurait aussi séjourné quelque temps à Gesualdo.
  7. En absence d’héritier (ce qui était le cas pour Alfonso II), le duché revenait à la papauté. L’arrangement « bricolé » du duc, à savoir de léguer le fief à son cousin Cesare d’Este, n’a pas été respecté après sa mort.
  8. Neri, le confesseur de Leonora, prétendait qu’elle et Alfonsino avaientégalement été affectés par ces pratiques.
  9. Un motet à cinq voix fut publié en 1585. Un 7e livre (premier livre de madrigaux à six voix), édité à titre posthume, est en grande partie perdu. Il n’en reste que la cinquième voix (Quinto).
  10. Déjà composés – en tout cas en partie – avant l’arrivée de Gesualdo à Ferrare.
  11. Carlino imprima également les Responsoria. Les Sacrae Cantiones avaient été confiés à Vitale, jeune imprimeur à Naples.
  12. Gray, Cecil (1926). Carlo Gesualdo, Prince of Venosa, Musicien and Murderer. London : Trubner & Co.
  13. Watkins, Glenn (1991). The Man and His Music. Oxford : Clarendon Press. (Première édition 1973).
  14. Marc-André Dalbavie (1961), compositeur français.
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